retirer juste un bout de ciel du bleu
colorer un morceau humide de la nuit
éclat de lune et poussière d'étoile
laisser le ciel dans les eaux calmes
respirer la fraicheur crépusculaire
"Elle était donc couchée, et se laissait aimer, Et du haut du divan elle souriait d'aise A mon amour profond et doux comme la mer, Qui vers elle montait comme vers sa falaise. Les yeux fixés sur moi, comme un tigre dompté, D'un air vague et rêveur elle essayait des poses, Et la candeur unie à la lubricité Donnait un charme neuf à ses métamorphose ;" (Charles Baudelaire / Les Bijoux - Les fleurs du mal)
"Je ne sais même pas pourquoi je te prête un goût, puisque tu n'en as aucun. Je n'essaierais même pas de te faire comprendre qu'il faut être un grand artiste pour oser mélanger les genres. Tu habites un mas. Une demeure essentiellement rustique où tes tapisseries et tes menuiseries sont aussi mal à l'aise qu'un chapeau haute forme et des gants de beurre frais sur un cannibale. Ici les cloisons et le plafond doivent se rencontrer à angle droit. Tes coquetteries sont aussi ridicules que celles d'un curé qui taillerait son jardin à la française." (Jacques Laurent / Le dormeur debout)
"Quand on marche, le temps passe plus lentement. La culture de l'immédiateté et de l'ultra-réactivité dans laquelle on baigne nous amène à n'être plus présent à rien. En marchand on replonge dans le temps de la nature, de l'univers, du cosmos. Le temps de la vie. On se reconnecte à soi-même." (Laurent Gounelle / Le jour où j'ai appris à vivre)
"Celui qui veille au sommet du plaisir est l'égal du soleil comme de la nuit. Celui qui veille n'a pas d'ailes, il ne poursuit pas." (René Char / Lettera amorosa)
"Puis les premiers bleus. Puis le surgissement violent, rapide, inexorable de la lumière s'arrachant à la mer. Elle commença par éprouver beaucoup de vide, de détresse, de désemploi au haut de la colline." (Pascal Quignard / Villa Amalia)
"Parmi les remèdes habituels contre notre propre misère, il y a l'amour. Car celui qui est absolument aimé ne peut être misérable. Toutes ces défaillances sont rachetées par le regard magique de l'amour sous lequel même une nage maladroite, la tête dressée au-dessus de la surface, peut devenir charmante. L'absolu de l'amour est en réalité un désir d'identité absolue..." (Kundera / Le livre du rire et de l'oubli)
"La cécité de mon père manquait de noir il voyait des nébuleuses vert-bleu c'était un plongeur sans masque assis sur le fond marin, à la fenêtre." (Erri De Luca / Aller simple - Cécité)
"Si le vivant implique une âme, c'est parce que les protéines témoignent déjà d'une activité de perception, de discrimination et distinction, bref, d'une force primitive que les impulsions physiques et les affinités chimiques ne peuvent pas expliquer (forces dérivatives)." (Gilles Deleuze / Le pli - Leibniz et le baroque)
"Pour un prisonnier, la beauté est la pensée indispensable à sa résistance. La beauté du monde, malgré le malheur arrivé, la beauté cachée partout, même dans un rayon qui parvient à forcer l'obscurité de l'isolement à travers le noeud du bois qui a sauté dans la poutre condamnant la fenêtre. La beauté a été décisive plus que le courage, pour donner corps à la résistance. " (Erri De Luca / Sur la trace de Nives)
"Je suis entourée de mots dans une forêt bruissante où chacun se démène pour attirer l'attention et prendre le dessus, retenir, intriguer, subjuguer, et chacun aspire à ces échappées belles. Comme si on les sortait de leur prison. On entre dans le domaine de la joie pure. Tous ces mots qui dansent, se déhanchent, se désintègrent, ondulent, autour de moi et m'entraînent dans la grande ronde de la fantaisie première." (Françoise Héritier / Le goût des mots - L'entrée du jeu)
"Je vais jusqu'au bar du coin pour boire un cognac, seul, à une table bien fraîche, près de la porte ouverte. Le serveur est très aimable, il me dit avec une grande précision comment me rendre à la Bibliothèque ; la rue Saint Honoré, tout droit, puis, après avoir traversé la place de la Concorde, la rue de Rivoli jusqu'au Louvre et à gauche, la rue de Richelieu, jusqu'à cette sacrée Bibliothèque." (Jack Kerouac / Satori à Paris)
"Elle lui rappelait une autre femme, vue ailleurs... Il était sûr, absolument sûr, que ce n'était pas elle, mais elle lui ressemblait à s'y méprendre, si se méprendre n'avait été impossible... Il n'en était du reste, plus attiré que surpris, car il avait assez d'expérience, comme observateur, pour savoir qu'en fin de compte il y a beaucoup moins de variété qu'on ne croit dans les figures humaines, dont les traits sont soumis à une géométrie étroite et inflexible, et peuvent se ramener à quelques types généraux." (J. Barbey d'Aurevilly / Les diaboliques - La vengence d'une femme)
"Triompher de soi, c'est exhumer sa volonté, remonter jusqu'à l'intégrité. Il n'y a rien d'autre à faire dans la vie! déclare-t-il avec conviction. Les épreuves d'un homme, ses engagements professionnels, toutes les difficultés qu'il éprouve sur sa route représentent autant d'occasions pour lui d'apaiser la foule hargneuse qui vit en lui et de s'acheminer vers l'intégrité." (Stephano Elio D'Anna / L'école des dieux)
"Tous nous agissons à l'instar des proies que nous poursuivons, ce qui, bien évidemment, fait de nous la proie de quelqu'un d'autre. Par conséquent un chasseur qui sait cela n'a qu'une idée en tête : ne plus être une proie. Vois-tu ce que je veux dire ?" (Carlos Castaneda / Le voyage à Ixtlan)
"Je me réveille avec des marques de pression et des plis du drap. La nuit m'a imprimée. Mais si j'ai fait un cauchemar, elle m'a froissée." (Ingrid Astier / Petit éloge de la nuit - Impression)
"Le ciel restait bleu, les nuages légers et vagues. Il faisait froid sans exagération. L'hiver tirait à sa fin. Le plancher de l'ascenseur se gonfla sous leurs pieds, et, dans un gros spasme mou, les déposa à l'étage. La porte s'ouvrit devant eux. Ils sonnèrent. On vint ouvrir, Chloé les attendait. Outre son soutien-gorge de cellophane, sa petite culotte blanche et ses bas, elle avait deux épaisseurs de mousseline sur le corps, et un grand voile de tulle qui partait des épaules, laissant la tête entièrement libre." (Boris Vian / L'écume des jours)
"_ Voilà qu'il jette aux orties Lundi mardi mercredi et jeudi Vendredi samedi. _ Aujourd'hui c'est Dimanche C'est le soleil perçant les branches C'est le muguet c'est la pervenche. C'est l'oubli des vieux chagrins Au chapelet le dernier grain C'est le cheval sans mors ni frein. Ainsi sur une image Mon corps se dresse sur les nuages Sans ombre et sans âge." (Robert Desnos / Fortunes - L'homme qui a perdu son ombre)
"Les bras, le sein, et même les bouts de cheveux rayonnants, se fondaient insaisissablement dans l'ombre vague mais profonde, qui servait de fond à l'ensemble. Le cadre était ovale, magnifiquement doré et guilloché dans le goût moresque. Comme oeuvre d'art, on ne pouvait rien trouver de plus admirable que la peinture elle-même." (Edgar Allan Poe / Le portrait ovale)
"Je continue au risque de vous ennuyer, car cela va devenir de plus en plus pointu. J'ai l'impression d'affouiller des rives qui s'éboulent. Après tout, je vous donne des billes pour le jour où, dans vingt ans, on vous demandera comment j'étais." (Françoise Héritier / Le sel de la vie)
"Ecrire pour moi, pour l'unique plaisir de voir se former les mots sous ma main, de découvrir des vocables que je croyais ignorer, des tours de phrases inédits, des surprises. Il va de soi que consciemment ou non je puisais dans mes lectures, à l'improviste, inspiré par une mémoire confuse, et le dictionnaire devait m'apprendre le sens réel du mot dont je m'étais servi. C'était un bonheur de se procurer son propre étonnement. (Jean Claude Pirotte / Brouillard)
"Le soir s'annonçait plus tôt Le matin brillait en étranger Courtoise mais navrante grâce D'un hôte qui songe au départ Ainsi notre été, sans aile Ni recours à l'esquif, A-t-il accompli sa fuite légère Dans la beauté. (Emily Dickinson / Car l'adieu c'est la nuit - Liasse)
"Il avança, sourd aux voix qui l'imploraient de revenir, insensible aux mains qui s'accrochaient à lui, de toute prière, soulagé du fardeau de ses dons, de ses veilles, de ses visions. Il franchit la porte des ténèbres, le seuil de sa tombe encore à creuser, et le temps se referma derrière lui si doucement que nul ne perçut l'instant où le loquet se verrouilla." (Edith Pargeter / L'arbre du paradis - la graine écarlate)
"J'avais marché depuis des mois et des mois dans un tel froid et un tel brouillard que je ne savais plus si le voile se déchirerait un jour. Était-ce vraiment trop exiger de la vie que de vouloir prendre un bain de soleil, en buvant une orangeade avec une paille ?" (Patrick Modiano / Accident nocturne)
"A l'imaginer, sa respiration s'emballait, sa tête s'embrumait. Ils auraient trop à se dire. En même temps, il n'y avait rien qui devait absolument être dit . Les choses dont elle aimait parler le plus perdaient leur sens dès qu'elle les aurait mis en mot" (Haruki Murakami / 1Q84 - Livre 3)
"L'horizon était blanc, un blanc merveilleux, de craie, de farine, de sucre en poudre. C'était une vue insensée. Je comprenais que les hommes autrefois y aient érigé leurs trois pierres énormes. Les nuages aussi, au loin, étaient massifs, et aussi lents que les vagues étaient molles." (Pascal Quignard / Les solidarités mystérieuses)
"Le soir perfectionne l'oeuvre brute commencée au réveil, le ciel encore noir. Le soir émousse, polit une dernière fois au papier de verre le jour fait à la main." (Erri De Luca / Le poids du papillon)
"Si l'orage avait gardé Plus longtemps son pouvoir, Le bois serait traversé Des rumeurs que nous portons. Mais le bois dort sur un secret Et par ses multiples couches Saura bien peu de nos deux corps." (Guillevic / Exécutoire)
"Il s'assied par terre, sort une lame robuste et se met à faire des bouquets. Puis il s'en va, noir plein de jaune, et chaque couleur brille enlacée à l'autre." (Erri De Luca / Trois chevaux)